Parler plus du viol changera-t-il vraiment quelque chose?

Pour avoir un truc à dire, il faut avoir quelque chose à penser. Pourquoi ce sujet reste-t-il aussi tabou? On a peur de se confronter à la gravité de la contrainte subie lors de violences sexuelles et aux conséquences qu’elles engendrent inévitablement.

C’est que la gravité des violences sexuelles ne dépend pas que de la contrainte d’un acte sexuel quel qu’il soit. Et comme le viol n’est défini que par la contrainte, il manque un truc. Les conséquences ? La désaggravation, où la gravité du viol s’évapore quand les victimes essaient d’en parler et ce jusque dans les institutions.

Personnages :

Cécilia a 23 ans et fait des études pour devenir kinésithérapeute. Elle a été victime de viol il y a dix ans.

Amélia a 53 ans et est médecin généraliste. Elle voit régulièrement des femmes de tous âges qui ont été ou sont victimes d’agression sexuelle ou de viol et qui se taisent la plupart du temps.

Amélia : – Très (trop) souvent, j’ai des consultations avec des femmes qui sont ou ont été victimes de violences sexuelles. Généralement, elles ne m’en parlent pas, mais de par leur comportement et de ce qu’elles m’expliquent je comprends qu’elles ont vécu ou vivent des agressions sexuelles. La plupart de ces femmes ne réalisent pas ce qu’elles ont subi ou ce qu’elles subissent. Elles viennent en consultation pour des douleurs physiques qui sont « juste » une démonstration physique du mal-être psychologique. Quoi faire ? Expliquer la gravité du viol parce que ça n’a pas encore été fait, ça pourrait être bien pour lutter contre le viol. Ce qui peut être instructif pour déconstruire la machine à fabriquer du viol : le patriarcat, une structure de société dirigée principalement par des hommes, pensée par et pour eux.

Cécilia : – Ma première fois a été mon viol alors que je n’avais que 13 ans. Quand j’ai essayé d’en parler pour comprendre pourquoi je me sentais si mal on m’a fait taire et on m’a traitée de menteuse. C’est pour ça que j’estime qu’en parler ne sert à rien, car les gens ne veulent pas en entendre parler. Ils préfèrent nous achever plutôt que nous aider parce que c’est plus facile. Exprimer quelque chose c’est lui donner une réalité. Or, cette réalité, personne ne veut la voir et encore moins la traiter.

Amélia : – Raison de plus pour en parler, alors. Pour essayer de changer les choses afin qu’il y ait moins de femmes violées. Se taire c’est laisser une plus grande possibilité à l’agresseur de recommencer. Cette société patriarcale voudrait justement que les victimes se taisent pour éviter d’admettre que ce sont eux les coupables et non pas les femmes.

Cécilia : – Ce que vous dites n’est pas faux, j’en suis bien consciente. Mais, une fois que vous avez subi ce type de violence, votre raison s’en va. Nous sommes capables d’entendre et d’être d’accord avec ce type d’opinion, malheureusement ça s’arrête là car notre raison ne fonctionne plus comme avant. La mise en pratique est tout simplement impossible. Les personnes de votre passé, amis, famille, etc., connaissent une version de vous qui n’existe plus.

Amélia : – Si, il est possible de s’en sortir, de se reconstruire et d’aller mieux ! Il suffit d’avoir un peu de courage et éventuellement de l’aide d’une personne pour ne plus être seule. Mais si les victimes ne parlent pas personne ne pourra les aider.

Cécilia : – Non, justement, il ne « suffit » pas d’avoir de la force, du courage et de la volonté car celles-ci nous ont été retirées de manière extrêmement brutale. Qu’on en parle ou pas, nous serons tout de même seule car personne ne comprendra jamais ce qu’on peut ressentir. Même les personnes qui ont des vécus similaires ne peuvent pas vraiment nous comprendre. Beaucoup ne savent plus rien ressentir du tout, ni du positif ni du négatif. D’autres ne parviendront pas à garder le positif et le transformeront en négatif. Même si on parle et qu’on nous croit pendant un temps, peut-être qu’on sera un peu moins seule, mais viendra un moment où ces personnes ne nous supporteront plus et nous abandonneront. Nous sommes donc coincées et condamnées à rester seules.

Amélia : – Des spécialistes peuvent aider.

Cécilia : – Les mêmes « spécialistes » qui nous accusent de mentir ?

Amélia : – Il faut changer de spécialiste quand c’est comme ça. Il vous faut une personne qui vous aide à vous reconstruire.

Cécilia : – Il n’y a pas de reconstruction possible. Ce n’est pas comme de recoller des morceaux d’un vase brisé. Il ne s’agit pas non plus de nous sauver de quelque manière que ce soit parce qu’on ne peut pas sauver quelqu’un qui est déjà mort.

Amélia : – Vous avez l’impression d’être morte, maintenant ? Mais vous ne l’êtes pas du tout.

Cécilia : – Ce n’est pas qu’une impression comme vous dites, c’est le cas parce qu’on a pas besoin de mourir pour perdre la vie.

Amélia : – Plus vous serez nombreuses à partager votre histoire dans les médias, plus les gens pourront changer d’opinion sur les victimes en se rendant compte qu’elles sont juste victimes, qu’elles n’ont pas cherché à se faire agresser et éventuellement changer les mentalités et même l’éducation des futures générations afin de produire une diminution des violences sexuelles.

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