Fiche critique de Le monde de Sophie

Adrien Russo/ février 21, 2019/ Livr'avis, Méta/ comments

Le livre choisi pour cette fiche critique est Le monde de Sophie de Jostein Gaarder publié en 1991 en Norvège et en 1995 en France1. Avant d’entrer plus précisément dans l’analyse de ce roman philosophique, précisons que cette fiche critique se veut plutôt positive sur l’ouvrage. Malgré les critiques qu’on peut reprocher au livre (notamment sur sa longueur de 600 pages qui peut effrayer beaucoup de jeunes élèves et le caractère redondant de certains chapitres) ; ce livre a rencontré un succès phénoménal auprès des lycées à travers le monde (notamment en Europe) où il a enthousiasmerbon nombre de professeurs et d’élèves pour lesquels la philosophie ne disait rien de prime abord. On peut citer ces quelques propos du journal Libération pour résumer son succès en librairie et dans les écoles : « tiré à sept mille exemplaires en Norvège, il atteint bientôt les cinquante mille, il est traduit dans tous les pays scandinaves, puis en Allemagne (près de un … millions d’exemplaires !), en Angleterre, aux Etats-Unis, en Italie et dans une trentaine d’autres pays, jusqu’à atteindre donc, et de façon tout aussi imprévue, les tirages du Nom de la Rose »2. Partons de cette idée que, comme le livre a été un succès, pédagogique (dans les classes) et dans les chaumières, c’est qu’il a su susciter l’intérêtde ses lecteurs malgré le contenu philosophique que l’œuvre contient en son sein.

Ces considérations étant faites, on peut s’attarder sur plusieurs questions qui ont émergées àla lecture de l’œuvre de Gaarder et qui permettent d’interroger la didactique de la philosophie. Assurons-nous tout d’abord de voir si malgré que ce soit un roman, on retrouve assez d’éléments pour que ce livre puisse aussi être considéré comme une œuvre de vulgarisation philosophique. À partir de ces éléments, on en viendra à se poser des questions sur le comment et la manière dont le livre, avec l’aide du support fictionnel, arrive à transmettre cette matière philosophique pour toucher les lecteurs.

Tout d’abord, on peut voir que le roman porte comme sous-titre Roman sur l’histoire de la philosophie et ce titre semble bien approprié. En effet, malgré que ce soit un roman, c’est-à-dire qu’on retrouve une jeune fille de 14 ans appelée Sophie qui se trouve être le protagoniste de l’histoire, elle va rencontrer par des échanges épistolaires, puis réel, un professeur de philosophie appelé Alberto Knox. À partir de cette rencontre, Sophie se retrouve plongé dans un monde d’interrogations philosophiques qui vont l’amener à questionner sa propre existence et le monde dans laquelle elle vit.

Mais comment l’auteur s’y prend-t-il pour nous faire comprendre que c’est bien une vulgarisation de l’histoire de la philosophie qui est aussi proposée ? En réalité, contrairement à des romans où la portée philosophique est plus implicite et nécessite un travail d’investigation et d’interprétation pour en faire surgir le sens et les questions philosophiques, dans Le monde de Sophie, les questions importantes de la philosophie sont posées directement (notamment par le professeur dans ses lettres). Les questions sont donc les grandes questions « classiques » de la philosophie, elles ne sont pas implicites. Ensuite, on retrouve bien le professeur qui enseigne la philosophie avec ses contenus qui contient des dates, des explications de concepts (qui restent limités afin d’être plus simple d’accès), des citations d’auteurs, des biographies et des explications du contexte historique. De Platon à Hegel, en passant par Berkeley, notre auteur s’emploie à autopsier les différents courants philosophiques de l’Histoire et étaye ses explications avec des exemples concrets et on ne peut plus ingénieux : la théorie de l’atome de Démocrite est par exemple assimilée aux Lego afin, peut-être, de faciliter la compréhension des plus jeunes. L’atome, tout comme le Lego est, en effet, indivisible et peut se combiner à d’autres pour former un objet ou une personne. Le monde de Sophie ne traite toutefois pas uniquement de philosophie pure mais il l’intègre bien dans son contexte historique. Ainsi, il y évoque aussi les découvertes scientifiques les plus incontournables (comme la physique newtonienne ou la physique quantique) et les mouvements sociaux les plus déterminants (Renaissance). Sa force est de proposer un éclaircissement toujours plus fluide et ludique et, par conséquent, de rendre la philosophie moins rébarbative qu’elle ne l’est ou du moins qu’elle ne semble l’être pour un jeune adolescent. On est bien dans une œuvre qui vulgarise. Seulement, comment l’auteur arrive à jouer sur la partie de la fiction afin d’appuyer la philosophie pour l’éclairer. Selon moi3, il y parvient à travers deux aspects : la personnification de la philosophie et le voyage initiatique.

On retrouve l’idée de personnification (au sens élargi du mot qui inclut aussi l’environnementcomme figure de personnification) de la philosophie et de ses idées à travers plusieurs aspects. Déjà, les échanges épistolaires représentent une part importante de l’histoire de Sophie et de la fiction en place mais elles ont aussi une fonction de personnification de la philosophie en tant que la philosophie a toujours accorder une place importante à l’écrit afin de fixer le savoir. Globalement, la philosophie est une discipline où le papier, l’écrit et les lettres (les concepts) ont toujours eu une importance capitale. Les lettres du professeur de philosophie et leurs places dans l’œuvre non seulement aiguille l’histoire mais représente un des aspects qui peut personnifier la philosophie. Ce n’est pas le seul aspect qui peut être interprété de cette manière, le professeur de philosophie est aussi une personnification de la philosophie elle-même en tant qu’il représente Socrate.

En effet, Socrate est représenté par le professeur car il tient toujours à accompagner Sophie lors de sa découverte de la philosophie et il utilise une méthode d’interrogation philosophique assez proche de la maïeutique socratique où il cherche à pousser Sophie dans ses retranchements lors de ses interrogations afin de susciter des réflexions chez la jeune fille. Mais encore, la transformation de l’environnement faite par le professeur (par exemple la matérialisation du marché où il se promène avec Sophie) peut être interprétée comme une forme de personnification de la philosophie qui finalement traverse les âges, les époques, les cultures pour susciter des interrogations universelles. Ce qui me semble personnifié est bien le caractère intemporelle de la philosophie à travers de nombreuses scène où la philosophie (les idées) est matérialisée. Certaines scènes comme le brouillard entourant une maison perdue au milieu d’un lac pour le chapitre consacré à Berkeley renvoie à l’idée, peut-être, du solipsisme où tout se brouille et où tout se perd, les sens perdent de leurs fiabilités. La fiction personnifie (ou utilise l’environnement) pour matérialiser l’histoire et certaines idées et courants de la philosophie !

Directement liée à cette idée de personnification de la philosophie, on retrouve l’idée duvoyage initiatique (pour Sophie) ; le livre se rapproche d’un Bildungsroman, d’un roman de formation, ce genre littéraire né en Allemagne durant le XVIIIème siècle où le protagoniste de l’histoire vit une série d’aventures qui vont le changer et l’amener à évoluer. Au départ, Sophie est une adolescente de 14 ans qui vit tranquillement dans une campagne de Norvège mais qui va vivre, à partir de la philosophie, un voyage initiatique, non seulement à l’histoire de la philosophie, mais surtout avec elle-même. Elle va se questionner sur qui elle est, sur pourquoi elle porte telle coupe de cheveux, sur pourquoi la vie. Elle va être amenée à changer au fur et à mesure de la progression de l’histoire (de la fiction et de l’histoire de la philosophie ; c’est un double voyage finalement). Cette avancée linéaire dans l’histoire de la philosophie représente aussi les changements que la philosophie effectue au cours du temps et de ses différentes méthodes ; ainsi le brouillard pour Berkeley représente sa philosophie (du moins comment elle est souvent perçue) mais on retrouve aussi les effets provoqués par ce type de philosophie sur l’individu où Sophie prend peur et se sent perdue. Dans le dernier chapitre consacré aux interrogations scientifiques sur la physique quantique et le Big Bang, on y retrouve un trou noir qui absorbe Sophie pour l’emmener dans une autre dimension où l’auteur précise qu’elle n’est, en fait, qu’une fille fictive inventée par un père pour une autre petite fille. On retrouve donc, à la fin du livre, l’aboutissement du voyage initiatique (elle découvre qui elle est) mais également une dernière personnification de la philosophie car ce chapitre est en lien direct avec la théorie des multivers ; c’est une démonstration fictionnelle des mondes parallèles que la physique quantique défend.

C’est de cette manière que la fiction vient épouser la philosophie en l’appuyant par des procédés littéraires, ce qui, inconsciemment, permet un apprentissage plus ludique de la philosophiepour un adolescent qui se l’approprie d’une manière plus personnelle.


1 Jostein Gaarder, Le monde de Sophie, Seuil, Paris, 1995.
2 Robert Maggiori, Qu’est-ce que la philo, Sophie ? in Libération publié le 2 mars 1995. https://next.liberation.fr/livres/1995/03/02/qu-est-ce-que-la-philo-sophie-le-monde-de-sophie_128464
3 C’est uniquement mon interprétation car, à ma connaissance, peu de monde se penche sur ce genre de roman dans le monde de la recherche pour en faire des analyses philosophiques poussées.

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