Chronique d’une « philoblague »

Armand Onrubia/ février 25, 2019/ Livr'avis, Méta/ comments

Il fallait bien l’autorité de deux amis diplômés de philosophie à Harvard pour présenter le plus sérieusement ce petit livre au titre programmatique : « Platon et son ornithorynque entrent dans un bar »1. Comment croire sinon, comme l’annonce le sous-titre, que la philosophie puisse être expliquée par les blagues ? Discours humoristique et discours philosophique ne sont-ils pas antinomiques ? Qui donc a déjà ri d’une bonne page hégélienne ou éprouvé le vertige de pensée d’un bon mot ? Au moins deux personnes. Et celles-ci ont décidé, contre toute attente, d’en faire la matière d’un ouvrage que quarante maisons d’édition ont poliment décliné avant qu’il ne finisse best-sellers des rayons de philosophie américains. Publié en 2007, il est traduit en français à peine un an plus tard et bénéficie à nouveau d’une réception enjouée2.

Commençons par donner le ton. La différence entre qualités accidentelles et essentielles ?

Pourquoi un éléphant est-il gros, gris et doté d’une trompe ? Parce que, s’il était petit, blanc et rond, ce serait une aspirine3Le principe de téléologie ? Mme Goldstein remonte la rue avec ses deux petits-enfants. Un voisin les avise, traverse la rue pour prendre des nouvelles de la famille et s’extasie : “Comme ils ont grandi ! Ça leur fait quel âge ?”. Elle répond : « Le docteur a cinq ans, et l’avocat sept4. Ces deux exemples, parmi les dizaines qui scandent le texte, témoignent d’une certaine efficacité d’illustration par l’humour de principes abstraits. Ce pouvoir de saisir intuitivement l’un ou l’autre concepts de l’histoire de la philosophie peut à l’évidence s’avérer utile. Mais ce n’est pas, il nous semble, l’idée la plus intéressante à l’origine de ce projet. Voyons donc ce qui motive les auteurs à pratiquer la philoblague. La brève introduction affirme ainsi :

La construction et la chute des blagues sont taillées sur le même patron que les concepts philosophiques, et leurs méthodes pour vous turlupiner l’esprit se ressemblent comme deux gouttes d’eau. C’est parce que la philosophie et les blagues coulent de la même source : l’irrésistible envie de confondre nos préjugés, de tournebouler notre univers et de surprendre au gîte où elles se cachent des vérités sur la vie le plus souvent dérangeantes. L’idée claire est au philosophe ce que la vanne est au blagueur5.

Il y aurait donc par nature une affinité entre la démarche philosophique et l’humour, qui tient peut-être à ce que le langage courant formule comme une « prise de recul », comme une « mise à distance » par exemple du tragique de l’existence. Si la philosophie recherche la profondeur, le comique paraît lui préférer la légèreté. Or, pour nos auteurs, cette légèreté repose sur une vivacité d’esprit insoupçonnée et mobilise des principes théoriques qu’ils se proposent d’exposer. Pour ce faire, le livre met en scène deux personnages, Dimitrios et Kostas, dont les dialogues articulent la dizaine de chapitres. Ces derniers arpentant l’histoire de la philosophie, de la métaphysique à la « métaphilosophie » (qui consiste à s’interroger sur la nature de la philosophie, à l’inverse du coiffeur que l’on jugerait incompétent s’il devait se demander ce qu’est la coiffure6), en passant par l’existentialisme ou la philosophie du langage. L’exposition thématique de concepts ou problèmes, sans grand scrupule chronologique, alterne explications générales pour introduire le sujet, blague(s) ou anecdotes et approfondissements. Le texte lui- même se veut accessible, succinct et drôle, encore qu’il nous paraisse exiger un minimum de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier.

La lecture de l’ouvrage est fluide, bien rythmée, tantôt efficace, tantôt étonnamment pertinente. On perçoit cependant rapidement les limites de sa démarche. Une part non négligeable des blagues qui le compose déborde la logique de ressemblance entre problèmes philosophiques et ficelles humoristiques. Limites que les auteurs eux-mêmes reconnaissent : « sérieusement, nous pensons que l’humour peut jouer le rôle d’un outil mnémotechnique, si du moins la blague est semblable à ce que vous tentez de faire comprendre. Toutes les blagues dans notre Platon et son ornithorynque ne sont pas de ce calibre »7. Nous voudrions ajouter aussi une tendance discutable à ironiser sur le « politiquement correct » qui peut déranger à la lecture, et par conséquent aussi un choix de blagues parfois sexistes ou le recourt à un « humour juif » dont nous ne pouvons qu’espérer la légitimité des auteurs à le manipuler8.

Il aurait sans doute été bienvenu que les auteurs développent plus longuement leur intuition de départ, même si ce n’est pas l’objet du livre qui n’est pas un essai. Nous pourrions regretter aussi que la part théorique d’introduction à la philosophie ne soit pas plus fouillée, mais à nouveau le livre ne prétend pas être un manuel. Si certains passages ont une valeur pédagogique certaine, l’ensemble a le mérite de viser un public large comme un sourire, et de dérider une discipline à l’abord parfois austère. Quant à savoir qui du philosophe est humoriste ou de l’humoriste est philosophe, chacun s’en fera ici son idée. Un second volume est déjà paru9 et un troisième est dans les cartons. D’ici là nous saurons déjà épeler ornithorynque, ce qui n’est pas rien.


  1. CATHCAR, T. & KLEIN, D., Platon et son ornithorynque entrent dans un bar : la philosophie expliquée par les blagues, Paris, Traduit de l’américain par S. Taussig, Éd. Du Seuil, 2008, 254 p. Le titre est probablement un clin d’œil à l’ouvrage d’Umberto Eco Kant et l’ornithorynque.
  2. Cf. par exemple l’interview de ses auteurs par Normand Baillargeon pour Philosophie Magazine :https://www.philomag.com/lactu/dialogues/thomas-cathcart-daniel-klein-comment-rire-dune-banane-molle-3942ou la recension suivante GLEIZE, M. « Quand Karl et Groucho Marx se rencontrent », in Revue Spirale, n° 224,janvier–février 2009, disponible sur : id.erudit.org/iderudit/16728ac
  3. Platon et son ornithorynque entrent dans un bar , op. cit., p. 26.
  4. Ibid, p. 18.
  5. Ibid, p. 11.
  6. Ibid, p. 232.
  7. « Comment rire d’une banane molle »art. cit.
  8. Cf. le « Mme Goldstein » dans la blague susmentionnée.
  9. Bien évidemment intitulé Kant et son kangourou franchissent les portes du Paradis : petite philosophie de la vie(et après), chez le même éditeur.
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