Liberté d’expression – John Stuart Mill

Comment voler quelque chose à l'humanité ? Empêchez un de ses membres de s'exprimer.

Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n'en auraient pas pour autant le droit d'imposer le silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d'imposer le silence aux hommes si elle en avait le pouvoir. Si une opinion n'était qu'une possession personnelle, sans valeur pour d'autres que son possesseur ; si d'être gêné dans la jouissance de sa possession n'était qu'un dommage privé, il y aurait une différence à ce que ce dommage fût infligé à peu ou à beaucoup de personnes. Mais ce qu'il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l'expression d'une opinion, c'est que ça revient à voler l'humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice encore plus considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur.

– J.S. Mill (1806-1873), De la liberté (1859), trad. de l'anglais par Dupond White, revue par L. Lenglet, Gallimard, "Folio essais", 1990