Colonisation : y a-t-il des cultures inférieures ?

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Si les européens se sont permis de massacrer, piller, exploiter les populations des continents qu’ils découvraient, c’est qu’ils se sentaient pleinement légitimes à juger si telle ou telle culture valait d’être préservée ou pas. Ils se sentaient tellement puissants, tellement intelligents, tellement « en avance » sur tout le monde, qu’il leur semblait naturel que ça soit à eux de décider quelles croyances, langues, mœurs, étaient bonnes ou mauvaises, et qui devait vivre ou mourir.

Les philosophes de cette période, témoins de la colonisation mais hommes de leur temps (c’est ce qu’on dit quand on veut trouver des excuses aux gens qu’on aime bien mais qui ont dit ou fait des trucs qu’on trouve très graves), ont parfois soutenu cet égarement de la pensée, mais se sont souvent élevés contre. C’est le cas de Diderot, dont nous allons lire un passage.


Diderot – Un supplément d’humanité…

Dans le Supplément au voyage de Bougainville (1772), Diderot met en scène deux personnages (A et B) qui discutent de l’attitude des français à l’étranger, et des différences de culture entre la France et Tahiti. 

Bougainville, explorateur qui achevait quelques années avant un tour du monde (1766-69) en ramenant à bord de son bâteau un tahitien, a fait étape sur cette île. Son livre Le Voyage autour du monde avait été publié en 1771. Diderot s’en inspire librement, en mettant surtout en scène son étape à Tahiti.

Les deux personnages commencent par parler du livre de Bougainville, puis l’un des deux dit à l’autre qu’on en apprend long dans le Supplément sur la vie des tahitien·ne·s. Ce Supplément est une invention de Diderot, qui prend le voyage de Bougainville et la rencontre des cultures française et tahitienne comme prétexte pour discuter des questions philosophiques qui lui sont chères (religion, droit, amour, libertinage, rapport à la nature…).

Lisons ce passage : 

« C’est un vieillard qui parle; il était père d’une famille nombreuse. À l’arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l’abordèrent, il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane. Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s’attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras et pleuraient, ce vieillard s’avança d’un air sévère et dit :

[…] toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive. Nous sommes innocents, nous sommes heureux, et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature, et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous, et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes, tu as partagé ce privilège avec nous, et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. […]. Nous sommes libres, et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu ni un démon, qui es-tu donc pour faire des esclaves ? Orou, toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi-même, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ! Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort – et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles, dont ton bâtiment est rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé, et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave, tu souffrirais plutôt la mort que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que l’Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, l’Otaïtien est ton frère ; vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu, nous sommes-nous jetés sur ta personne ? Avons-nous pillé ton vaisseau? T’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. »

Plus loin dans le texte, un autre Otaïtien (tahitien), Orou, que le vieillard nomme ci-dessus, s’adresse à l’aumônier de l’équipage en lui disant : 

« Je ne te propose pas de porter dans ton pays les mœurs d’Orou, mais Orou, ton hôte et ton ami, te supplie de te prêter aux mœurs d’Otaïti. Les mœurs d’Otaïti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres ? c’est une question facile à décider. La terre où tu es né a-t-elle plus d’hommes qu’elle n’en peut nourrir ? en ce cas tes mœurs ne sont ni pires ni meilleures que les nôtres. En peut-elle nourrir plus qu’elle n’en a ? nos mœurs sont meilleures que les tiennes. » 


Exercice – Reproches justifiés ?

On voit que les mises en cause des thaïtiens sont nombreuses. À partir de tout ce que tu as lu là, quelques exercices : 

  1. Identifier les reproches que fait le vieillard à Bougainville et son équipage. 
  2. Identifier au nom de quoi les mœurs (la culture) des thaïtiens n’est pas inférieure, selon eux, à celle des français. 
  3. On en discute ensemble.

XP – l’expérience philosophique

Pendant la semaine qui vient, observe les mœurs des belges autour de toi : sont-elles bonnes ou mauvaises ? Imagine, pour chaque chose que tu leur vois faire, comment on pourrait faire autrement, et si ça serait mieux ou moins bien.

Au nom de quoi peut-on juger les mœurs d’une société ?

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